Toujours dans le prolongement de notre n°55, consacré à Patrick Edlinger, voici le témoignage de Jean-François Lignan, dit « Poil », un de ses compagnons de cordée les plus fidèles. Il l’a accompagné dans bien des aventures à ses débuts, notamment lors du voyage aux USA en 1985…

Comment avez-vous rencontré Patrick ?
C’était au printemps 81, à Marseille, j’allais rendre visite à Gérard « Nate » Merlin, avec qui je grimpais de temps en temps, pour glaner quelques infos sur le Yosemite où je comptais aller à l’automne.
Et voila qu’apparait, dans l’appartement de la traverse des Intimes, un garçon à la tignasse blonde, accompagné de sa copine de l’époque, Christine. C’était Patrick, de Toulon. On est allé faire un tour à « l’Alpinodrome », laboratoire marseillais hyper patiné, histoire d’aller tirer sur le graton poisseux et enchaîner les traversées à ras du sol… Inutile de dire que l’aisance de Patrick, tout en souplesse, en gainage et en fluidité m’a laissé pantois !
C’est sans doute à ce moment-là que j’ai entendu parler pour la première fois d’entraînement spécifique en escalade… À fortes doses ! Nous avons pas mal discuté de nos pratiques respectives et de nos projets futurs. Patrick sentait pouvoir vivre de sa pratique, c’était le temps des premiers « vrais » sponsors (les tous premiers furent ses parents, après avoir quitté le lycée) et des premières propositions cinématographiques…
Bref, chouette rencontre, et… à plus tard sur le rocher ! Par la suite, nous nous sommes rencontrés de plus en plus fréquemment, j’avais du temps (prof d’EPS…) et Patrick cherchait des partenaires. C’était l’époque camping-car, la grimpe à outrance ; Buoux, la Sainte-Victoire, Mouriès, les Calanques, le Baou de Toulon et bien sûr le Verdon.

Avec Gérard « Nate » Merlin

Vous l’avez connu au moment où il est devenu célèbre. Vous souvenez vous de cette époque là ?
La parution du n° d’Actuel fut l’élément déclencheur d’une accélération médiatique foudroyante. L’article de Yannick Blanc sur les « shootés à l’adrénaline », de nombreux articles dans les revues d’escalade et surtout la sortie du film La vie au bout des doigts de Jean-Paul Janssen, ont propulsé Patrick sur le « devant de la scène ». Opéra Vertical a concrétisé le Mythe.
Les souvenirs que je garde de cette époque sont encore bien présents… Parce qu’il faut comprendre une chose, concernant Patrick, c’est qu’il avait avant tout une passion énorme, charnelle diront certains à juste titre, avec le rocher. Il y avait d’un côté cet aspect médiatique incontournable qu’il avait choisi et qui lui permettait d’en vivre ; et surtout un « panel » de copains-grimpeurs tous acquis à sa cause.
Patrick n’a jamais été soumis à une quelconque « pression » médiatique. Il était souvent invité à des émissions et il a toujours favorisé sa passion du rocher… Pour preuve, il m’avait un jour proposé de découvrir Fontainebleau durant 4 jours, et si le temps n’était pas beau on irait faire un tour à TF1, parce que le présentateur de l’époque avait un grand désir de l’interviewer… Et c’est comme cela qu’on s’est retrouvé sur le plateau du journal de 13h, avec Yves Mourousi. Patrick, évidemment devant les caméras… Je me suis contenté de discuter en coulisses avec la charmante présentatrice de la météo !
Et des exemples comme celui-ci, il y en a plein… Il disait : « Tu montes avec moi à Paris ? J’ai une télé et une radio à faire… On grimpe à Bleau, et quand la peau des doigts sera bien entamée, on ira voir les « journaleux ». Et après, on rentre rapidos. »
Nous qui avons été ses proches, pouvons témoigner que Patrick a toujours fait ce qu’il avait envie de faire. Vivre sans contraintes matérielles ou temporelles, disposer de son temps comme il l’entendait… « Pas d’engatze », disait-il souvent. Il avait besoin de relations fortes et sincères avec son entourage ; jamais Patrick ne s’est imposé comme une « star », il a toujours partagé les « bons plans » avec ses « collègues »… comme la vie de tous les jours.

Des anecdotes en particulier ?
Les doux yeux d’Annette font de Chamonix une étape incontournable et Courmayeur n’en est que plus proche. Patrick a pour sponsor la société Grivel, basée au pied du mont Blanc, versant italien, dont Gioacchino Gobbi est le patron. Patrick doit faire quelques courses (pas en montagne mais chez Grivel, en vue du voyage aux USA)… Je vous laisse deviner nos sourires quand Gioacchino nous dit : « Prenez tout ce qui vous semble utile ! ». Patrick se saisit du sac à dos le plus grand possible et le remplit de Friends (4 exemplaires de chaque taille), tous les coinceurs du présentoir, des dégaines et des mousquifs pour équiper un régiment… Rappelez-vous, le « Blond », toujours à fond !
Gioacchino Gobbi, ravi de cette visite sans doute, nous invite chez Filippo, fameux restaurant à Entrèves… Mange-discute-sirote-discute-déguste… et cale, repus. On vient de se rendre compte que le menu est loin d’être fini… et on a la luette qui trempe ! Ah ouais ? Trois jours après, on retourne à Courmayeur se faire une session bloc dans le Val Veni avec des grimpeurs italiens. Grosse ambiance… À la fin de la journée, il est temps de retirer les chaussons… et de passer à table, chez Filippo bien sûr, nous avons une revanche à prendre ! Quatre heures plus tard, on repasse le tunnel, engourdis, nauséeux et transpirants… On a pris environ 3 kilos chacun, mais on est allé jusqu’au bout du menu… 37 plats, café compris !
Et dans la foulée, vous êtes partis aux USA ?
Oui. L’idée était de réaliser un livre de photos sur les voies dures des Etats-Unis, pour le compte des éditions Arthaud, avec Gérard Kosiki comme photographe. Paris Match finançait le voyage et obtenait l’exclusivité des photos avant que le livre paraisse.
Je me souviens en particulier de Genesis, Patrick avait le projet à cœur ; quelques mois auparavant, Jim Collins qui venait d’en faire la première « all free » apparaissait sur une très belle photo qui faisait la couverture de Mountain. Nous nous sommes levés à l’aube ce jour-là, histoire d’avoir le temps de s’échauffer, de la tenter « à la fraîche » et de profiter de la bonne lumière, photo oblige… La longueur clef est la troisième, la dernière. Du second relais nous voyons un amas de sangles reliant deux « bolts »… à une trentaine de mètres.
« Bon, me dit Patrick, maintenant tu fais gaffe… Je revoie la photo de Collins… aux sangles, c’est bon ! » Et le voila parti, confiant, avec ses coinceurs décoratifs au baudrier… Il faut dire qu’il n’en mettait pas souvent, trouvait qu’il se fatiguait inutilement et attendait l’emplacement idéal avant d’en glisser parfois un. Un tous les 3 mètres lui paraissait suffisant. Donc, quelques mètres sous les sangles du relais, il me demande un regain d’attention, plus pour se rassurer lui-même… Parce qu’il sait bien, que le Poil, la corde, il ne la lâche pas ! Deux mouvements plus tard il est aux sangles et annonce que cela ne dépasse pas le 6… et il vient de faire le même geste que Collins sur la photo !
Pardi ! C’est sur ce relais que la plupart des grimpeurs redescendent, le crux est juste au dessus. On aperçoit les « bolts » du vrai relais… « Je continue, gaffe… ». Et dans la foulée, après avoir coincé un bout de doigt dans un trou de piton, et adhéré sur des illusions, il mousquetonne le relais ! Et d’un coup j’entends une forte clameur qui s’élève d’Eldorado Canyon, ils sont des dizaines à hurler son succès, à le féliciter… Pendu à mon relais gazeux, j’en eus des frissons de partout, en attendant qu’il avale, avant de le rejoindre dans un style… moins fluide, dirons nous.
C’est aussi au cours de ce voyage aux USA que Patrick a répété Grande Illusion ?
Oui. Après avoir quitté le Wyoming et Devil’s Tower, nous avons roulé non-stop jusqu’au nord de la Californie, afin de trouver où se situait le « spot » de Grande Illusion… Arrivé en fin de matinée, nous repérons la ligne et montons «voir», c’est la troisième longueur qui pose problème. Une fissure-dièdre bien surplombante, aux parois bien lisses et une très fine fissure au milieu… Vu le diamètre des doigts du Blond… C’est pas gagné !
On redescend, on trie les coinceurs, Jean-Mi va suspendre Gérard à la sortie de la voie et nous remontons les deux longueurs fastoches pour faire un bon relais au pied de « l’engatse ». Re-tri des coinceurs et Patrick s’élance, coince, adhère, progresse, s’assure, re-coince plus haut, adhère encore, zippe, coince encore, glisse, chute… Relais, se calme, respire… Repart, souffle bien, adhère, coince, monte plus haut, se tord les chevilles dans tous les sens, s’assure (ouf…), progresse toujours, la taille de ses doigts l’handicape, chute à nouveau… Les boules… Relais, coca-cola (pas de bon café aux USA, carburant essentiel du Blond), pause… « Bon, on va pas y passer la nuit ! T’es prêt ? J’y vais ». Et le voila reparti, concentré, les chevilles à l’envers, les coincements douloureux, les pieds qui cette fois adhèrent bien, les doigts qui écartent cette fissure, il progresse plus vite, le mou suit bien, il sort… propre, précis… fort. Très fort.
Pour l’histoire, Tony Yaniro fit la première en libre après moult essais étalés sur 2-3 ans, Wolfgang Gullich répéta la voie après plusieurs semaines de tentative.
Le soir même on s’offrait sur le compte de Paris Match un échantillon de cent pièces de suchi dans un restaurant japonais des rives du lac Tahoe… Histoire de fêter ça, d’emmagasiner quelques protéines avant de descendre vers THE Valley… pas très loin d’ici.

Vous pouvez nous dire deux mots des compétions ?
À cette époque, la compétition se cherche une légitimité et Patrick prend clairement position en s’y déclarant favorable. Arco et surtout Bardonecchia ont fait de lui le personnage que l’on connait. Arco fut une de ses plus grandes déceptions. La compétition italienne de 86 se déroulait sur 2 manches à une semaine d’intervalle. Arco, la première, voit Alain Ghersen remporter l’épreuve et le Blond se classe 5eme… Une énorme claque… Inavouée. Dans la foulée, sans attendre la fête, on rentre au bercail, penauds et… vexés. On met les choses au point durant le voyage du retour et décidons de se mettre au « vert » avant de retourner à Bardonecchia le week-end suivant. Au vert, mais sur du rocher et avec une corde, bien sûr… Et des mots, des mots pour panser les plaies. La suite, on la connaît. En deux mots, il gagne Bardonecchia et triomphe au classement général des 2 manches… J’avais le plaisir de partager ces émotions en direct, puisque je l’assurais…

Patrick, c’était qui ?
Un homme libre, passionné. Quelqu’un de généreux et profondément gentil, très reconnaissant. Qui se donnait totalement dans la confiance mutuelle. Qui vivait à fond. Un créateur de liens. Quelqu’un parfois anxieux et timide, dissimulé par un côté « sauvage ». Quelqu’un qui avait besoin de certitudes. Un bon vivant à ses heures. Celui avec qui j’ai sans doute vécu mes plus grands moments d’escalade. Un Grand Monsieur. C’était aussi un homme comme tout le monde, avec ses qualités et ses faiblesses, ses passions et ses démons…
Patrick a grimpé avec une multitude de gens, il n’avait pas vraiment de partenaires attitrés, sauf évidemment lors d’un projet bien précis. Il pouvait très bien s’encorder avec des gens qu’il rencontrait au pied des voies et qui avaient une certaine disponibilité. L’écart de niveau n’était pas vraiment un problème, il savait adapter son choix de voies en fonction du niveau de son second. Et puis il était capable de le hisser à la force de ses bras quand il pendouillait sous un surplomb… J’en témoigne !
Christian « Kiki » Crespo pour ses débuts ; Patrick Bérhault, son alter ego ; Jean-Paul « Jipé » Le Mercier ; Gérard « Nate » Merlin et Jean-Marie « Picou » Picard Deyme ; Jean-Paul « Panam » Paris, son voisin du Beausset ; Jean-René Gayvallet ; la bande des Marseillais, André et Gilles Bernard ; Patrick « Doubar » ; Alex, Xavier… et des dizaines d’autres à qui il a du laisser un souvenir certain.
Ciao Biondo !