Dans notre n°54, vous avez pu découvrir une interview exclusive du grimpeur tchèque Adam Ondra. Ces propos ont été recueillis juste avant le départ d’Adam pour Red River Gorge, où il a réalisé deux 9a flash (qu’il a décotés à 8c+)…

Adam Ondra, one step beyond

À 19 ans, le tchèque Adam Ondra n’en finit pas de repousser les limites de la haute difficulté. Il a déjà réalisé 65 voies cotées 9a ou plus et vient de libérer le premier 9b+ au Monde. Rencontre avec un extraterrestre.

Tu as commencé à grimper très jeune. Comment as-tu découvert l’escalade ?
C’est venu tout naturellement. J’ai grandi dans une famille de grimpeurs, mes parents m’emmenaient en falaise tout bébé. Tous les gens qu’on fréquentait étaient des grimpeurs et aller en falaise le week-end me semblait normal. Je pensais que tout le monde faisait ça. Naturellement, j’ai eu envie de grimper moi aussi et d’être aussi fort que les autres. L’évolution a été rapide : à 3 ans, je ne faisais que me balancer sur la corde, mais déjà à 6, je grimpais sérieusement, 4 fois par semaine. Je pense que je n’aurai pas pu trouver meilleure activité : c’est difficile de trouver une pratique où la performance dépend de tant d’aspects différents et qui dans le même temps n’est pas seulement un sport mais aussi, même si c’est un peu cliché à dire, un vrai mode de vie.

Peux-tu nous parler de Change, la voie en 9b+ que tu viens de libérer à Flatanger, en Norvège ?
C’est la voie qui m’a demandé le plus d’efforts. Il m’a fallu trois semaines d’essais cet été et deux semaines cet automne. La période que je viens de vivre et la voie en elle-même m’ont définitivement changé. Je vis une vie totalement différente depuis que je ne vais plus à l’école. Faire l’expérience de ça, c’est faire l’expérience du changement. Dans le même temps, j’ai beaucoup appris, mais je suppose que quand je vais m’atteler à quelque chose de nouveau, je vais commettre les mêmes erreurs. La lutte contre l’esprit est quelque chose que l’on ne gagne que temporairement. Mais il y a une chose qui ne change pas, c’est mon désir d’ouvrir de nouvelles lignes.

Tu as fait une douzaine de 8c+ à vue et plus de 65 voies de 9a ou plus après travail. Est-ce difficile maintenant de trouver de nouveaux projets qui te motivent ?
Répéter des voies équipées et enchaînées par d’autres ne me motive plus autant qu’avant. C’était important pour moi de répéter ces voies pour me faire une idée des standards en matière de difficulté. Maintenant, j’ai plutôt envie de faire des premières répétitions. Et partout dans le Monde, il y a tant de voies qui attendent d’être défrichées et enchaînées ! Le potentiel est si énorme que jamais personne ne pourra en venir à bout seul.

Est-ce que l’équipement t’intéresse également, dans le but de trouver des premières répétitions à faire ?
C’est vrai qu’il y a plein de voies dures à essayer mais quand il s’agit d’une voie que j’ai moi-même équipée, l’approche est totalement différente. Ça s’inscrit dans un processus créatif. La voie est comme ton bébé, tu as tout fait depuis son équipement jusqu’à son enchaînement. Il y a une forme de fierté là dedans et aussi d’égoïsme.

Selon quel critère choisis-tu les voies que tu essaies ?
C’est comme si tu me demandais selon quel critère je choisis les filles (rires)… C’est impossible à décrire. Chaque voie me captive à sa manière. Mais chaque fois que je décide de m’investir sur un projet, il doit y avoir quelque chose d’impressionnant. Impressionnant, ça peut vouloir dire mille choses. La relation qu’on a avec une voie est très personnelle.

Que penses-tu du développement de l’activité ? Penses-tu être le premier grimpeur à enchaîner un jour un 10a ?
Objectivement, je suis très heureux de prendre part au développement de l’activité. J’ai bien progressé ces derniers temps. Je suis assez régulier dans le 9a+ et le nombre de voies en 9b que j’ai réalisées augmente également. Je suis sûr qu’on peut toujours repousser le niveau. L’escalade est un sport jeune, par rapport à l’athlétisme par exemple, dont le développement a été assez long mais où Usain Bolt arrive encore à battre le record du Monde. Ça serait même chouette à terme de voir quelqu’un faire du 9c+ ou du 10a, peu importe que ce soit moi ou un jeune gamin d’une nouvelle génération. En toute honnêteté, je ne pense pas que ce sera moi ! Mais déjà, arriver à faire quelque chose que je peux appeler 9b+, c’est bien assez pour moi. De toutes façons, on ne peut jamais être sûr de la cotation, c’est tellement subjectif !

Quelle est ton approche des cotations ?
La cotation sert à choisir une voie quand on arrive sur un secteur que l’on ne connaît pas, pour grimper dans une difficulté qui correspond à son niveau. C’est sa fonction principale. Sa fonction secondaire est de fournir une forme de motivation aux grimpeurs, pour les pousser à se surpasser. Evidemment, certains grimpeurs donnent trop d’importance aux cotations, mais si ça leur fait plaisir… Peut-être qu’ils comprendront plus tard qu’ils sont passés à côté de plein d’autres choses en escalade ! Parfois, les cotations paraissent tassées, plus dures qu’ailleurs, vraiment hardcore ! Je crois que si on sent qu’une cotation est fausse, il faut revenir à la fonction principale de la cotation : est-ce que cette cotation est pour moi une indication suffisante de la vraie difficulté de la voie ? Si ce n’est pas le cas, il faut se sentir libre de donner sa propre cotation, c’est très subjectif, de toutes façons. Le topo n’est pas la Bible et plus il y a d’opinons sur une voie, plus sa cotation est affinée.

Tu balaies toutes les facettes de l’activité (bloc, falaise à vue et après travail, compétition). Qu’est-ce qui est le plus important pour toi ?
J’ai toujours essayé d’être le plus polyvalent possible, parce que ça fait de moi un meilleur grimpeur et que chaque nouvelle expérience peut être réinvesti dans le reste. Mais à mes yeux, la falaise est ce qui compte le plus, à vue ou après travail. Peut-être parce que c’est ce par quoi j’ai débuté.

Comment expliques-tu ta différence de niveau en compétition et en falaise ?
Point n°1, j’aime l’escalade sur le rocher au-delà de tout. Point n°2, je vais en compétition parce que j’aime le challenge. En fait, je n’aime pas la compétition autant que la falaise mais il m’est difficile de maîtriser mon ego !
Quand je vais en compète, je n’ai jamais tout sacrifié à cela, parce que je ne peux pas me passer du rocher. Cette approche m’a permis de gagner en 2009, mais le niveau depuis a vraiment augmenté. Ramon Julian, Jakob Schubert et les autres ont énormément progressé. Actuellement, si je prends un ou deux mois pour m’entraîner sur la résine avant un événement, ce n’est pas suffisant pour espérer battre des gars comme ça. Le niveau physique requis en compète est hallucinant, il faut être en mesure d’enchaîner 50 mouvements durs sans aucun repos, un type d’escalade que l’on rencontre rarement en extérieur. Sur le rocher, les voies que j’essaie sont plus du type « mouvements hyper durs suivis de repos corrects ».

As-tu un plan d’entraînement très strict ou laisses-tu la place à l’improvisation ?
Dans le passé, je n’ai jamais eu de plan d’entraînement. Je grimpais là où j’avais envie, quand j’en avais envie. Du bloc ou des voies, selon l’humeur du moment. Je n’ai jamais eu de problème de motivation. Si mon corps le pouvait, je grimperai tous les jours.
Toutefois, j’ai atteint un stade où sans un entraînement sophistiqué, je ne progresserai plus. Sans pour autant avoir de coach, j’ai mis en place un système d’entraînement qui me convient. Quand je suis chez moi, je me concentre sur l’entraînement afin d’être en forme pour mes projets à l’extérieur ou en compète. Je m’entraine 5 jours par semaine. 3 jours par semaine, je fais deux séances par jour : une première séance de poutre le matin, puis une séance de pan l’après-midi. Peu importe si mes objectifs sont en bloc ou en voie, je développe la force et la continuité parallèlement, au moins une fois par semaine. Pendant les journées de repos, je vais courir et je fais des étirements. Il n’y a rien de scientifique là-dedans, je me fie à mes sensations et à mon expérience. Si je me sens trop fatigué, je saute une séance et prend deux jours de repos.

De quelle manière penses-tu t’entraîner pour t’améliorer en compétition ?
Il faut vraiment que je grimpe plus à l’intérieur, pour améliorer cette forme d’endurance et être plus fort physiquement, pour être capable de récupérer dans les voies. Ça passera peut-être par la musculation. En 2014, ça sera l’année de la compétition pour moi et je souhaite m’y investir le plus possible.

As-tu des modèles ou des idoles en escalade ?
Quand j’ai commencé à grimper, c’était Tomas Mrazek, parce qu’il a gagné deux fois la Coupe du Monde et qu’il vient de la même ville que moi. C’est vraiment impressionnant comme il s’est débrouillé pour atteindre ce niveau en très peu de temps et dans des conditions d’entraînement vraiment pas favorables. L’autre modèle, c’est Wolfgang Güllich, dont j’admire l’audace et la persévérance à essayer des voies que tout le monde jugeait alors impossibles. Avec le recul, il s’est avéré que ces voies étaient les plus difficiles dans le Monde à cette époque.

Tu dis que l’escalade est une question d’efficience : il ne s’agit pas seulement d’être fort mais aussi de grimper juste. Comment peut-on développer cet aspect ?
C’est quelque chose qui s’acquiert avec le temps et avec l’expérience. Il faut penser à tout ce qui peut rendre l’escalade plus facile et plus fluente. Chaque muscle doit agir, il faut éliminer le doute. Plus on grimpe, plus ce processus compliqué se met en place. On peut par exemple essayer de penser à ses bras quand on grimpe et sentir s’il y a des tensions. Est-il nécessaire qu’un bras soit en tension s’il est en train d’aller chercher la prise suivante et que pendant ce temps il n’est plus en contact avec le rocher ? Eh bien non ! Finalement, chaque détail est important (disposer correctement les dégaines sur son harnais, mousquetonner dans le bon timing, délayer un bras plus que l’autre quand il va être sollicité dans le crux qui suit, etc…). C’est ce qui fera la différence.

En juin dernier, tu as essayé de faire Biographie flash à Céüse, avec beaucoup de monde autour qui te regardait. C’était gênant ?
Je suis un grimpeur professionnel et je suis forcé de grimper avec du monde autour. C’est le prix à payer pour vivre mon rêve. Je ne ressens pas de pression particulière du fait qu’il y ait des gens qui me regardent. La pression, je me la mets moi-même, parce que je veux trop enchaîner la voie.

Tu te considères comme un grimpeur professionnel à 100% ? Est-ce que tu étudies ? Qu’est-ce que tu voudrais faire après l’escalade ?
J’ai fini le lycée au mois de mai dernier et je me consacre maintenant complètement à l’escalade. Je prends juste une année sabbatique. En septembre 2013, je reprendrais les études. Je voudrais m’inscrire en Sciences économiques à l’Université. Je n’ai aucune idée de ce que sera ma vie dans 20 ans mais je sais que j’ai besoin de challenge. Et je suis sûr que j’en trouverai à relever. Mais tant que je suis en mesure de bouger mes bras et mes jambes, je grimperai, même si ce n’est que dans des voies faciles !

Propos recueillis et traduits par L. Guyon
Photos Vojtech Vrzba, Petr Pavlíček et Inka Matouskova