Itw Dr de Mondenard
par Laurence le vendredi, 19 octobre 2007   
Le Dr Jean-Pierre de Mondenard est spécialisé dans la lutte antidopage : il écrit régulièrement dans les colonnes du magazine Sport et Vie et il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur la question. Nous l’avons contacté suite à la suspension du grimpeur espagnol Edu Marin (contrôlé positif à la cocaïne lors d’une manche de Coupe du Monde à Zurich, le 16 mai dernier et interdit de compétition jusqu’au 1er août 2009). Il y a eu jusqu’à présent très peu de cas de dopage avéré en escalade et l’activité semble plutôt « propre » (comparée au cyclisme par exemple). Pour autant, le cas Edu Marin soulève bon nombre de questions et nous avons souhaité avoir quelques éclaircissements à ce sujet.

On peut lire actuellement sur des sites internet des allégations du type : « Bien qu’inscrit sur la liste des produits dopants, la cocaïne n’est pas un produit utile à l’amélioration des performances des grimpeurs, si ce n’est qu’elle masque la sensation de fatigue ». Qu’en pensez-vous ?

La cocaïne est un produit dopant, qui a évidemment des effets sur l’amélioration des performances, comparables à ceux des amphétamines. C’est connu de longue date (cas recensés dans le sport depuis plus d’un siècle). D’ailleurs, au départ, dès le 15e siècle, les indiens l’utilisaient pour améliorer leurs performances physiques (pour travailler plus, pour lutter contre le froid ou la faim, pour rester éveillé, pour voyager à pied…) et non pour se droguer. Ils avaient même comme unité de mesure de distance de leurs déplacements le « mâché d’une feuille de coca ». La cocaïne a d’abord pénétré les sports d’endurance puis les sports de précision (comme le basket ou le baseball) car elle a un effet désinhibant reconnu et améliore la confiance en soi. Elle donne un sentiment de puissance, d’invulnérabilité. L’athlète se sent invincible et tente des gestes sportifs qu’il n’oserait pas faire en temps normal. Donc la cocaïne a un effet sur l’appréhension de la difficulté, sur la peur de mal faire, ce qui dans le cadre d’une compétition sportive est un avantage plus que certain.

 

Quels sont les dangers inhérents à la consommation de cocaïne ?

Tout est question de dose. Il y a des effets aigus (en cas de surdosage) et des effets chroniques (en cas de consommation régulière). Dans les cas extrêmes : angines de poitrine, troubles du rythme cardiaque, hémorragies cérébrales, accidents neurologiques ou cardio-vasculaires, mort par convulsions, arrêts cardiaques… Pour ce qui est des pathologies moins graves et des effets cliniques observés chez des consommateurs réguliers : atrophies de la muqueuse nasale, mydriases bilatérales (dilatation permanente des pupilles), hallucinations tactiles (sensation par exemple d’avoir des insectes sous la peau)... Il faut souligner également l’effet tératogène sur le fœtus, en cas de grossesse. 

 

Pendant combien de temps le produit est-il actif et détectable lors d’un contrôle anti-dopage ?

Consommé par voie nasale, le produit agit pendant 20 à 40 min. Il sera détectable entre 4 et 72 h après la prise. On peut donc affirmer de manière certaine qu’Edu Marin a consommé de la cocaïne très peu de temps avant la compétition ou pendant celle-ci. C’est très différent d’un contrôle positif au cannabis par exemple, car ce dernier est encore détectable dans les urines 10 à 15 jours après la consommation et peut même être trouvé chez des fumeurs passifs, qui ont simplement passé une soirée avec des personnes qui fumaient un « joint » (ce fut le cas pour le snowboarder canadien Ross Rebagliati en 98, sanctionné puis réhabilité). Cet aspect rend d’ailleurs complexe la lutte contre le cannabis (c’est le produit le plus trouvé dans les urines des sportifs aujourd’hui). Il y a bien sûr l’aspect sociétal mais c’est quand même un vrai produit dopant, contrairement à ce qu’on entend parfois, car il modifie votre comportement face à un événement, du fait de ses effets sur le système nerveux central (désinhibant, euphorisant et antistress).

 

La cocaïne agit sur une région du cerveau appelée noyau accumbens (son fonctionnement est basé sur la dopamine, agent chimique du plaisir). Pour plus d’infos, voir ici


Justement, la cocaïne étant à la fois une drogue et un produit classé dans la liste des substances dopantes, il est difficile de savoir dans quel cadre l’a consommé ce sportif : volonté manifeste d’améliorer ses performances sportives ou usage festif. Selon vous, d’un point de vue éthique, faut-il établir une distinction entre ces deux formes d’usage ?

C’est bien sûr plus valorisant pour un athlète de plaider le dérapage festif (pour son entourage ou sa fédération aussi d’ailleurs). Pour ma part, je n’établirais aucune distinction entre ces deux formes de consommation. Il y a des règles, qui sont connues de l’athlète et qui doivent être respectées. Il est de toute façon impossible pour les instances de déterminer dans quel cadre la consommation a eu lieu : les urines ne vont pas vous dire si c’est festif ou si c’est dopant. Et on a trop tendance à minimiser les cas de dopage à des produits qui sont par ailleurs consommés dans la société. Par exemple, concernant l’alcool, si vous buvez un litre de whisky, vous n’allez plus tenir debout et vous ne serez pas performant. En revanche, si vous buvez une gorgée de cognac, comme le faisait la joueuse de tennis Suzanne Lenglen, ça va améliorer la précision de votre geste ! La dose est minime mais la conduite est manifestement dopante.

 

L’argument fréquemment mis en avant pour affirmer que le dopage épargne le milieu de l’escalade est d’ordre économique (L’escalade n’est pas un sport olympique et génère peu d’argent). Qu’en pensez-vous ?

Le moteur n°1 du dopage, c’est l’Ego, la gloire, le désir de reconnaissance. Cela a clairement été mis en évidence dans les recherches. L’argent arrive ensuite, avec son effet potentialisateur. Si l’athlète ou l’équipe a de gros moyens financiers (comme en cyclisme par ex), le dopage sera à grande échelle, très encadré, avec des substances très efficaces. Si l’athlète a des moyens plus limités, il le fera à son niveau. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si on voit de nombreux cas de dopage dans le sport amateur : la reconnaissance recherchée n’est alors pas celle du grand public mais celle d’un cercle plus restreint au sein duquel le sportif a son heure de gloire (avoir sa photo dans le journal, battre Tartenpion, pouvoir se vanter auprès de ses collègues…). Pour en revenir à la cocaïne d’ailleurs, l’argument financier ne tient pas car le prix du gramme de coke a été divisé par deux ces quinze dernières années, ce qui en fait un produit relativement accessible pour les tricheurs…

 

L’affaire « Edu Marin » éveille la suspicion sur les performances réalisées en falaise (dans un cadre non institutionnel). Avez-vous en tête d’autres activités sportives dont les performances ne sont soumises à aucun contrôle et qui connaissent le problème du dopage ?

Il y a effectivement beaucoup de sports qui ne sont pas contrôlés. Pas très loin de l’escalade : l’alpinisme et l’himalayisme (qui sont auréolés d’une image pure, de quête de l’absolu, et où il a pourtant été démontré que les amphétamines avaient été utilisées et le sont encore parfois).
Et plus loin de l’escalade, même si cela peut faire sourire, il y a des activités « régionales » type pétanque, joutes ou courses landaises. Mais il y a aussi des activités bien plus médiatiques comme la Course au large ou la F1 (pourtant très institutionnalisées et à fort potentiel financier). D’une manière générale, c’est la société tout entière qui est touchée par ce problème. La triche est très répandue car c’est dans la nature humaine que de toujours vouloir être plus fort ou plus malin que les autres (il n’y a qu’à voir le milieu de la politique ou des affaires) et pour cela, tous les moyens sont bons…

Nous remercions le docteur de Mondenard d’avoir bien voulu répondre à nos questions.



Comments (2)
1. 19-10-2007 12:27
Wow ! excellent article, très intéressant... 
 
Written by ssavard (Guest)
2. 19-10-2007 13:56
Je confirme : voilà une itw très instructive.
Written by florent (Guest)

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