Laurent Belluard : les origines de GrimperPropos recueillis par Arno KöppelDans les années 70, l’escalade se détache lentement de l’alpinisme. Le contenu des magazines Moutain (1969), Climbing (1970), Montagne Magazine (1977) et Alpinisme et Randonnée (1978) témoignent d’un intérêt croissant pour cette manière différente de pratiquer la montagne. Avec la création de la revue française Vertical en 1985, l’escalade sportive se voit enfin consacrée d’articles de choix dont certains sont l’œuvre d’un jeune homme plein d’énergie et d’ambitions. En 1994, s’appuyant sur les Éditions Nivéales, il crée de toutes pièces Grimper, le premier magazine français d’escalade, avant l’apparition de Roc’n Wall en 1995. Rencontre avec Laurent Belluard, rédacteur en chef du magazine Grimper de 1994 à 2002, actuellement rédacteur en chef des magazines Skieur et Big Bike.  Tu te définis comme un « grimpeur de base, un grimpeur de petit niveau». Quel est ton parcours en escalade ? J’ai découvert l’escalade à travers l’alpinisme, au début de l’explosion de l’escalade libre, dans les années 80 à Bourg d’Oisans. La seule falaise qui existait était tournée vers l’alpinisme. J’ai commencé dans du 3, le 4 sup, c’était déjà dur. Il faut comprendre les verrous psychologiques de ces années : le 6, c’était extrême ! Le problème n’était pas de savoir si le pas était difficile, si on allait y arriver ou pas, c’était dur, et c’était comme ça. Aujourd’hui, il y a des gens qui grimpent en salle et qui peuvent y faire du 7a, mais qui ne bougeraient pas dans du 4 sup en falaise. On n’était pas nombreux à grimper à Bourg d’Oisans, et les potes avec qui je me suis mis à l’escalade étaient aussi fauchés que moi. On a pas mal ramé, et un jour, on a découvert le Briançonnais. Après avoir franchi le col du Lautaret, on a halluciné ! C’était l’époque de Saint Crépin, et c’était d’ailleurs à la suite d’un article paru dans un des premiers Vertical qu’on est allé voir. Il y avait des gens qui grimpaient dans le 7, il y avait plein de voies, le rocher était beau. Là, on a compris. C’est là que le verrou psychologique a sauté, on s’est dit « ah, c’est ça l’escalade, pardon, on s’est trompé » ! J’ai ensuite grimpé pas mal jusque dans les années 1998-2000 mais il faut reconnaître que je ne suis pas très doué. Je grimpais par intermittence comme je travaillais beaucoup. Je recommençais en salle et je me faisais mal aux doigts. À ce rythme, tu perds vite six mois à un an de pratique.
Patrick Edlinger a dit∗ que si tu étais un grimpeur, lui était pianiste, parce qu’il avait un piano à la maison. Ta réaction? On ne peut pas m’enlever le fait que j’ai vraiment aimé grimper même si je ne suis pas doué. Assez tôt, on a participé au fait qu’aujourd’hui l’escalade soit plus démocratisée. Mais attention, je suis loin d’être au niveau d’ Edlinger, donc il n’a pas tort de dire que je ne suis pas un vrai grimpeur. Je n’ai jamais fait plus que 7b. Mais j’ai fréquenté beaucoup trop de gens doués et forts dans plein de sports pour avoir honte de mon niveau. J’ai le niveau que j’ai, et je me contrefous de l’opinion de Patrick Edlinger. Mais pour faire un magazine, quel qu’il soit, il faut connaître la pratique et surtout pas être champion du monde. Mon métier, c’est faire des magazines, et non pas être champion du monde d’escalade, de ski freeride, ou de VTT. Et pour ça, je ne pense pas être trop mauvais.
Ton parcours de grimpeur est-il déterminant dans ta trajectoire professionnelle ? Non, j’ai fait de l’escalade pour faire de l’alpinisme, pour faire de la montagne. Je suis arrivé par hasard parce qu’on avait ouvert des voies dans les Écrins. C’était l’époque des fameux topos Piola en 1987/1989. Et je suis allé voir Vertical en pensant qu’ils pourraient éditer des topos mais ils étaient plutôt intéressés par un article. On en a donc fait et c’est comme ça qu’on a démarré avec le « grand » Vertical, magazine mythique de Bruno Cormier, bien avant Glénat. 
Le "grand" Vertical...
Parles-nous de tes premières piges pour Vertical jusqu’à la création du magazine Grimper.En 1989/1990, je devais passer le bac. À ce moment-là, Vertical cherchait un jeune qui avait du temps et qui connaissait un peu l’escalade pour tenir des stands sur les compétitions. Donc ils m’ont appelé, j’ai eu un peu de chance, et je suis parti avec une voiture, un stand, des cartons de magazines et des pin’s pour aller vendre tout ça sur les compétitions. Je gagnais trois francs six sous. On voulait être présent sur le terrain au début de la démocratisation de l’escalade. J’ai fait ça deux ans. Et comme j’étais sur place, j’ai commencé à écrire sur les compètes, à rencontrer des gens… Donc je faisais des portraits, des articles sur un endroit dont on me parlait etc. Les opportunités, il faut se les créer. Puis Bruno Cormier s’est tué en parapente. S’en suit une période où l’on ne savait pas trop ce que le magazine allait devenir. Glénat l’a finalement racheté, et l’équipe d’origine a explosé en vol. À ce moment-là, moi je suis un peu le factotum. Je ne suis pas payé, mais je suis là, je rends service, je continue à écrire mes petites piges. Il se trouve que Vertical perdait des ronds, Vertical a toujours perdu des ronds. Bruno Cormier réglait, il était très riche, et ça l’amusait. Un vrai passionné. Dans sa nouvelle formule mensuelle en 1991, ils ont besoin de quelqu’un en plus. Comme je suis toujours là, ils sont en quelque sorte obligés de m’embaucher, et voilà, j’attaque à faire du journalisme sur tous les sujets. Chez Vertical le gros problème c’est qu’il y avait deux cultures : une tendance escalade d’un côté, et de l’autre coté une tendance alpinisme. Cela a d’ailleurs toujours été le problème de Vertical : est-ce qu’on fait un peu plus d’escalade, ou un peu plus d’alpinisme ? Après pour des nécessités publicitaires, il y avait des sujets hiver, de glisse. Je faisais ce qu’on me demandait de faire. En fait tu participe à la vie de la rédaction, tu peux émettre des idées, après il y a un rédac chef qui te dit « garde à vous, repos ». Mais, c’était cool.  Laurent à 24 ans, lors de la présentation du 1er numéro de Grimper. Comment s’est faite la transition avec Grimper ? Explique nous la genèse du projet d’un magazine spécialisé d’escalade. En 1993, Pascal Maltherre et Jean Pierre Roger créent les éditions Nivéales sur le titre Snowsurf qui fait un premier hiver comme hors série de Montagne Magazine. À ce moment-là, ça tousse un peu chez Vertical. Je croise Pascal qui me propose l’idée de faire un magazine uniquement d’escalade. J’accepte, je démissionne, je monte le projet, ils sont assez emballés, et on part pour cette aventure à cinq personnes. On est tout petit, financièrement c’était dur. Les autres rigolent un peu, après un peu moins . Quand on a fait Grimper, tout le monde s’était posé la question depuis dix ans s’ils allaient faire un magazine d’escalade ou pas : Montagne Magazine a fait Bloc et Falaise, Vertical a travaillé sur un projet sans vraiment y croire, et Alpi Rando avait aussi un projet qui avait été poussé assez loin. Il y avait de l’argent, des moyens, fallait y aller, mais personne n’avait osé. Aujourd’hui ça peut paraître évident, mais à l’époque il n’y avait pas de magazine d’escalade dans le monde.
Quelle est ton évolution à Grimper ? On est en 1994. J’avais découvert un super pigiste, Vincent Albrand (voir interview EscaladeMag n°11), et aussi Arnaud Petit. On fait six numéros par an. On fait tout nous-mêmes, à l’époque il n’y avait pas Internet, j’allais faire les photos des news, bref c’était une autre manière de travailler. Le magazine marche très bien : environ 15 000 exemplaires vendus alors qu’on prévoyait la moitié. On est beaucoup plus haut que ce qu’on pouvait imaginer. On n’avait pas d’abonnés, mais ça voulait dire qu’on ne s’était pas raté. On était content et on se marrait bien. On fait à peu près un an, jusqu’au fameux numéro six, un virage, où j’ai la bonne idée de « dépoussiérer » le mythe Edlinger en faisant un spécial « rédacteur en chef Patrick Edlinger ». On avait fait l’article « 24 heures chez lui ». Il sort a peine de chez lui, ça fait environ cinq ans qu’on ne le voit nulle part, si ce n’est au Cimaï : il n’est plus dans la vie médiatique. On fait ce numéro, qui vaut ce qu’il vaut, et un mois après, il m’appelle en disant qu’il va sortir un magazine avec Glénat ! Donc je l’ai un peu amère : on est petit, on lance un magazine d’escalade qu’ils auraient pu faire quand j’y étais. Mais ils ne croyaient pas en l’escalade, et quand ils ont vu qu’on fonctionnait bien, ils se sont aussi lancés. Donc là ce n’est plus pareil, parce que Glénat est un géant à coté de nous. Là, je suis très en colère, et se greffe là-dessus un truc assez marrant : Arnaud décide de suivre Edlinger. L’autre l’a sifflé et il est parti. Coup dur. À ce moment-là, j’étais jeune et j’ai un peu appris sur l’âme humaine. Donc on se retrouve avec Vincent qu’ils ont évidemment essayé de débaucher, mais c’est un mec bien, et il leur a dit que c’était hors de question et qu’il continuait l’aventure Grimper. Si tu veux pour moi, une ligne éditoriale ça s’invente, et si on trouve que Grimper c’est mauvais, il ne faut pas faire un magazine différent avec les mêmes personnes. Même avec Edlinger à la tête, avec plus de moyens, plus de papier, plus de pages, plus de photos. Donc on poursuit notre route, je travaille beaucoup : je suis à quatre heure et demi au bureau, six jours sur sept, car encore une fois il faut tout faire et je suis seul au bureau. Et puis un an et demi après, je fais le magazine Skieur et je deviens rédac chef des deux magazines. À l’époque, tout le monde fait du snowboard, tous les jeunes. Si tu fais du ski, tu passes pour un imbécile: on se dit alors qu’on va faire comme le magazine Snowsurf, mais en ski. Ça existait nulle part, il y avait juste un magazine de la fédé. Donc on défriche, il n’y a pas de photos en France, et on nous regarde avec des grands yeux, les gens sont sceptiques. Ce qui me fait sourire quand on voit ce que c’est devenu, mais là aussi, c’est faire une ligne éditoriale, sentir qu’à ce moment-là ça va changer, et toi tu cristallises, tu matérialises toutes les tendances. Parce qu’on n’ a pas inventé le freeride ou le freestyle, simplement c’était dans l’air, il n’y avait rien, ça devient alors une réalité. (…) Pour la presse magazine, il y a un feeling, une alchimie entre les textes, les photos, la mise en page, et puis surtout tout ça doit être en adéquation avec une tendance dans l’air qu’il faut capter. 
Quelle est la transition entre Grimper et Skieur ? J’ai toujours été chez Skieur, je le faisais avec deux skieurs de l’équipe de France, dont un qui est parti assez vite, et l’autre qui est resté assez longtemps. Le jour où lui est parti à son tour, il a fallu que je passe plus de temps sur Skieur, et c’est là que Jean-Marc Chenevier est arrivé. En fait, j’arrête Grimper car on a une autre idée de magazine en 2002 : un magazine de VTT sur le même principe que Skieur, c’est-à-dire imaginer le VTT comme un sport de glisse. À cette époque il y a quatre magazines de VTT qui font la même chose : ils montrent des pièces, font des essais, mettent des vieilles photos. On se dit alors qu’on va faire complètement autre chose. On arrive comme des ovnis et on lance la tendance freeride. C’était le centenaire du Tour de France, et au col du Galibier, alors que le tour se joue, on fait sauter un type une dizaine de mètres par-dessus le peloton. Ça a fait une image de fou qui a fait notre réputation. On aborde désormais le VTT comme sport de glisse. : life style, belles images. Comme je commençais à en avoir fait le tour et qu’il n’était pas raisonnable d’être le rédac chef de trois titres, je laisse donc la place de Grimper à Jean-Marc Chenevier. Vincent travaillait déjà moins avec nous car il avait pas mal de boulot avec ses salles d’escalade à Aix-en-Provence et Marseille.
Parles-nous un peu plus en détail de ton travail de rédacteur en chef. Le rédac chef s’occupe de la vie et de la gestion du contenu, mais je conçois également les produits, je suis même impliqué dans la commercialisation, et suis passionné par le concept de global marketing. Faire des magazines qui sont attendus, rassembler tout le monde pour que ça fonctionne, j’adore ! Après, sur le contenu on a fait des magazines basés sur l’émotion des images et sur l’histoire, le but n’est pas de proposer des textes toujours de haute tenue. J’avais l’habitude de tout réécrire, hormis les textes de Vincent qui écrit fabuleusement bien. Ça prend beaucoup de temps, mais ça permet d’avoir un contenu homogène et de qualité. C’est pour ça qu’on lance également des nouvelles (NDRL : fictions), copiées ensuite par Roc n’ Wall ! Tu travailles comme un chef d’orchestre avec un volant de personnes. Nous avons des centaines de photographes à Skieur et chaque intervenant donne une couleur au magazine, Stef Candé ou Vincent Albrand, ont un savoir faire, ou un don pour l’écriture. Moi j’ai en mémoire des numéros un peu magiques comme le numéro sur Rodellar. À partir de la nouvelle formule en 2000, que j’ai trouvé vraiment réussi, ça se tient, les mags ne vieillissent pas. (…) Enfin, la vie d’un magazine, ce n’est pas seulement écrire, c’est répondre au téléphone, transporter des cartons, envoyer des courriers, faire des news, tous les jours. Et tout un travail administratif. Laurent dans son bureau.
Ton travail est-il soumit à des impératifs économiques ? Comment gères-tu la relation avec les annonceurs ? Nous n’avons jamais écrit des choses pour ou contre la pub. Si tu cèdes aux caprices des annonceurs, tu perds ton âme, tu vas au carton, tu gagnes des ronds un jour, mais c’est déjà le début de la fin. Donc c’est le positionnement du magazine, sa ligne éditoriale et ce qu’il peut créer qui fait la différence. Si c’est lui qui fait la tendance, qu’il est dans l’air du temps, et bien les annonceurs viennent, parce qu’eux aussi ils veulent faire du business, ce n’est pas du mécénat ! On a un service commercial qui est là, mais c’est quand même le magazine qui attire la pub. Après le problème, c’est d’avoir la page de plus, celle qui fait faire des bénéfices.
J’ai relevé que tu avais pris régulièrement des positions assez fortes et assez critiques dans tes éditos (ex. UIAA, taille prises, compètes). Je ne fais pas un magazine pour me montrer, je ne mets pas ma photo au pied de l’édito, je n’ai vraiment pas d’ego à ce niveau-là, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. En revanche, personne n’est obligé d’acheter mon magazine. J’aime bien avoir des opinions et les défendre, ça transparaît dans les magazines. Je pense que c’est obligatoire, car ce métier qui est le plus beau du monde devient vite barbant, si on ne le fait pas pour parler de la taille des prises, des abus dans les interdictions de falaises, de la politique fédérale, de l’anorexie… Si on ne parle pas, on est nul. L’interview de Liv Sansoz on a mis deux ans à la faire car je voulais aborder le sujet de l’anorexie. Au bout de deux ans, on est tombé d’accord sur un compromis : je poserais les questions, et elle ne répondrait pas. Et puis finalement elle a répondu et je pense que ça lui a fait beaucoup de bien, comme à tous ceux qui gagnaient tout à ce moment-là. Je ne vais pas avoir le prix Pullizer pour ça, mais ça me paraît néanmoins important. Je suis plus fier de Grimper en tant que journaliste que de participer au journal de TF1. On s’occupe peut-être de petits problèmes, mais pas trop mal à mon goût.  J’ai le sentiment que le travail journalistique dans la presse escalade est moins important aujourd’hui en comparaison avec les 20 premiers numéros de Vertical par exemple ? Qu’en dis-tu ? Oui et non. Vertical perdait beaucoup d’argent, il sortait tous les deux mois, il y avait des collaborateurs de qualité et ils avaient le temps. Beaucoup étaient des alpinistes, donc des gens qui n’avaient pas vingt ans, mais dotés d’une culture et d’une vraie plume. Mais dans le « grand Vertical », journalistiquement parlant on peut émettre aussi beaucoup de réserves : les vacances de Godoffe aux Seychelles, Marc Le Menestrel et David Chambre sur la muraille de Chine, etc. C’était du pipo, juste pour les photos ! Les années 80, c’est un VTT au milieu de la mer sur un rocher, avec un parapente qui les survole et une explosion de fluo. Alors, il y avait des dossiers sur l’Eiger très fouillés et un petit noyau de grimpeurs qui se médiatisaient. On ne peut pas que prendre les bons exemples et oublier les mauvais. On peut reprocher à ce Vertical de ne pas avoir médiatisé tant de gens que cela en escalade. Et je pense qu’avec Grimper, on a fait attention à ne pas travailler qu’avec les copains, même si forcément c’est le cas. Donc on ne peut pas dire que c’est moins journalistique : les rythmes ne sont pas les mêmes, les époques ne sont pas les mêmes. Il était hors de question pour Grimper de perdre de l’argent. On voulait que ça mousse et que ça ne soit pas prise de tête, que ça fonctionne. Mais ça ne veut pas dire que tout ce qu’on écrivait était bête et mal foutu, mais effectivement on ne faisait pas l’encyclopédie de l’escalade.
La presse escalade se contente aujourd’hui de « journalistes de circonstances », n’est-ce pas dommage ? Cette presse ne se fait que comme ça : avec des gens qui font de l’escalade, qui ont des velléités, des envies d’écrire ou de transmettre. Nous sommes des toutes petites structures et on ne peut pas être partout. Grimper, pendant des années, c’était moi au bureau et Vincent chez lui, et une multitude de photographes. Je suis arrivé à faire ce métier qu’en étant journaliste de circonstance. Ça sert à quoi de faire des études pour ce métier, alors qu’il faut surtout avoir envie de le faire. Il y a des gens qui font des études, qui ont des diplômes, et qui sont de vrais bras cassés. Le mieux, c’est d’avoir envie.
Quel est ton avis critique sur le Grimper actuel et sur les autres magazines d’escalade ? Je vais me garder de répondre, ça n’a pas d’intérêt, je ne suis ni objectif, ni la bonne personne.  Dans ton travail de rédac chef, avais-tu des relations privilégiées avec les grimpeurs ? Oui je pense, parce que j’ai pris le temps d’aller les voir. À la base, quand je vais voir un Ludovic Laurence, je pense qu’il ne peut pas me supporter, mais après, il y avait un vrai respect. Jean-Minh Trin-Thieu, l’alsacien, je pense qu’il a été assez satisfait du travail effectué. Fred Nicole, Jibé Tribout. Huber, je suis allé en Autriche, le voir chez lui avec Heinz Zak. On a respecté le fait que Grimper a inventé le magazine de l’escalade, et une certaine constance à être ouvert d’esprit, à défendre l’idée d’une escalade plurielle et intéressante. On a souvent opposé l’humour et le fond. Pourquoi se priver de l’humour ? Est-ce parce qu’on faisait un magazine où l’on écrivait des conneries qu’on n’était pas sérieux ? On était beaucoup plus sérieux que les autres, on faisait sûrement mieux notre boulot que les concurrents!
La concurrence avec Roc n’ Wall semble avoir été particulièrement difficile. Je suis une teigne, j’ai énormément de respect pour des gens qui font des choses, mais je n’ai aucun respect pour les gens qui n’ont pas d’idées. Je trouve que le truc le plus affligeant est de ne pas avoir d’idées, de tourner sa casquette en permanence, je ne supporte pas. Je préfère quelqu’un qui se trompe, mais qui y croit et qui argumente, que quelqu’un qui suit le vent. La concurrence, c’est pas comme ça que je l’imagine. Donc oui, j’ai eu les boules, copiant même l’idée de Patrick Edlinger rédac chef, ce n’est pas très respectable, surtout quand ça vient d’anciens collègues. Ça te tanne un peu le cuir. Et puis la concurrence était sur d’autres niveaux. Si on a existé, c’était parce que c’était la guerre. Nous on faisait la guerre de tranchée, la bataille était à 50 % sur les annonceurs, tous les coups bas sont permis, c’était Stalingrad ! On met le casque lourd, on rentre les épaules et on laisse passer l’orage. Et comme à Stalingrad, au bout de 900 jours, c’est nous qui gagnons !  Le second numéro de Roc'n wall, avec Laurence en couverture, désormais collaboratrice active d'EscaladeMag !
D’après toi pour quelles raisons le titre Roc n’ Wall a t’il disparu ? Ils perdaient beaucoup de ronds, parce qu’Edlinger coûte cher, parce que le papier coûte cher, tout coûte cher. Et puis pas beaucoup d’annonceurs car ils ne sont pas dupes: ils voient que Roc n’Wall n’a pas de personnalité, il n’y a pas de ligne éditoriale, pas de positionnement. J’avais pensé Grimper, c’est « couenne, résine, déconne ». On faisait des conneries, on était jeunes, c’était l’explosion de la résine, bref c’était ça le concept. Avec Edlinger, j’étais sûr qu’ils allaient faire un truc genre « couenne, grandes voies, nature, écologie », plus posé, avec des textes plus intelligents, moins prout que nous. Ça me paraissait une évidence, surtout avec Edlinger, le côté sandwich, verre d’eau. Et en fait, ils ont fait exactement comme nous.
Comment se fait-il que « Falaise Selector » ait soulevé tant de polémiques ? (…) On a bien failli faire le hold-up du siècle avec les topos sur Internet, mais ça ne s’est pas bien passé. J’en ai fait des topos, le mien, je le vendais 10 francs : c’était de la photocopie, pas de photos rien, mais c’était pratique. Chaque année on ouvrait une nouvelle voie, on rajoutait une feuille, on était tout le temps à jour. L’histoire des topos, c’est quand même une grosse blague, je m’en fous d’avoir mon nom sur un livre, j’écrit partout en permanence, mais néanmoins les gens qui font un topo c’est pour avoir leur nom dessus, pour avoir leur livre. J’ai déjà fait le nègre, en écrivant pour d’autres, je n’ai même pas demandé à être cité dans la collaboration. Et puis, il faut savoir de quoi on parle. Est ce que le topo est un service ou pas? Est-ce que l’équipeur paye ses points ou non ? À la base, le topo est là pour être pratique, c’est tout. Et pourtant les comités départementaux hurlaient quand on voulait faire le Falaise Selector. En tout cas je ne supporte pas les gens qui disent être cools et qui sont les pires intégristes, fermés d’esprit, et soi-disant nous sommes les salauds. Moi je viens de nulle part, personne ne grimpait autour de moi, je n’ai pas fait d’études, j’étais là par hasard mais je me suis donné les moyens. Il se trouve que j’ai eu quelques bonnes idées et que je me suis donné les moyens de les mettre en place. Quand on fait les salles avec Vincent, à l’époque tout le monde dit « personne n’ira pour grimper, c’est impossible ». Aujourd’hui personne ne dirait ça, alors que c’était il y a dix ans seulement. Ce que je n’aime pas, c’est les gens qui n’avancent pas, et comme ils ont une rente avec ce topo, faut que ça continue… À l’époque, je me fustigeais, alors que je joue la concurrence, mon magazine, il faut aller l’acheter. Quand j’ai ouvert des voies, j’ai écrit le nom et la cotation au pied, voilà. Je ne les ai pas ouvertes pour gagner des ronds. On ne pouvait même pas reprendre des informations. Ça fait sourire, mais c’est triste.  Avec le recul, quel est ton avis sur l’évolution de l’escalade ces dernières années ? C’est un vaste débat. On dit que le marché est mou, que l’escalade va mal, il y a surtout énormément de falaises, de salles de pan. À l’époque il y a vingt ans, on pouvait se retrouver a Buoux avec 1000 personnes. Maintenant c’est fini. C’est comme ça. Je pense quand même que l’escalade a raté certaines choses. La faute à qui ? Je ne sais pas. La compétition fabriquée, j’ai l’impression que c’est un gâchis, on aurait pu faire beaucoup mieux, professionnaliser ça nettement mieux. Je pense aussi que ça manque de héros. Ou alors, est-ce que je suis trop extérieur, et je ne vois plus les gens qui font rêver ? Ça manque de héros en France. J’ai l’impression qu’on attend notre Chris Sharma. On a eu François Legrand qui a tout explosé, mais qui était tout sauf un rigolo et un mec charismatique. Il n’y a pas de locomotives, des gens super forts et biens. Un sport pour qu’il vive, faut que ça mousse. Dès qu’il n’y a plus de leaders, on plonge, parce c’est ce qui fait vibrer les gens. Je dis ça comme quelqu’un qui a participé à la médiatisation. À Grimper, nous n'avons jamais fait les choses au poids de la médaille, on a toujours été partenaires des compètes, car un média doit être au centre de ce qui se passe, mais les interviews, on a toujours essayé de mettre en avant des gens qui avaient des personnalités, que ce soient des français ou des étrangers.
En quoi l’activité escalade diffère t’elle du ski par exemple ? Le ski n’est pas du tout un monde intellectuel comme l’escalade, où l’on se base sur des écrits, où l’on réfléchit en fonction de ce qui a pu être écrit il y a dix ans. L’escalade, comme l’alpinisme, c’est un truc un peu bizarre. Le ski, il y a des gens avec des fortes personnalités, doués évidemment, mais on est plus sur l’action, il n’y a pas d’éthique. Mais ceci est culturel. L’escalade, ça vient de l’alpinisme, de Droyer etc, c’est des discussions sans fin. Ce n’est pas le cas dans le ski. On attend qu’il neige, et quand il neige, on y va !Il faut être caricatural quand tu résumes les choses. En revanche, le ski a beaucoup plus de moyens, ça brasse énormément avec les fabricants.
Aujourd’hui l’escalade, ça représente quoi pour toi ? Pffff…. Je ne grimpe presque plus, parce que j’ai grossi, parce que voilà… Aussi parce que j’ai pas mal grimpé avec un pote qui s’est arrêté aussi, et puis les salle d’escalade de Grenoble à cordes, il faut être deux, c’est contraignant. Donc ça m’a saoulé. Et puis je trouve c’est tellement mieux les salles de blocs, pour une pratique de citadin qui n’a pas beaucoup de temps libre, pas de WE. C’est vrai que c’est génial. C’est tellement génial qu’on a monté les premières avec Vincent. Aujourd’hui, j’en suis toujours actionnaire.
Pour finir quel est ton ressenti par rapport à cet entretien ? Est-il courant qu’un rédac chef soit interviewé ? Ce n’est pas exceptionnel, après, que votre magazine d’escalade interviewe le rédac chef historique du concurrent actuel, ça c’est plus original. Mais bon, je pense que les interviews ne valent que par ce qui est dit. Mais il ne suffit pas de dire qu’on va interviewer quelqu’un pour que ça soit intéressant, par exemple on va interviewer Patrick Edlinger, ça va être intéressant. Non ! Il faut que l’interviewer soit bon, tu vois les fausse interview de Raphaël Mezrahi, si tu pose les mauvaises questions, tu n’as pas les bonnes réponses. ∗ « L’escalade libre en France, Sociologie d’une prophétie sportive »,
Olivier Aubel, p.164, (entretien avec Patrick Edlinger, mars 1999), en vente sur la boutique.
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