Fred Ripert
par Laurence le jeudi, 26 mars 2009   
 
Fred Ripert a suivi Arnaud Petit, Stéphanie Bodet, Fred Gentet et Nicolas Kalisz au Maroc lors de l’ouverture d’une grande voie engagée, Babel. Il en a tiré un film, qui a été récompensé à Autrans par le prix de la 1ere réalisation et qui sort maintenant en DVD. Rencontre avec le réalisateur du film Autour de Babel, "histoire d’une ouverture à Taghia".

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Comment as-tu rencontré les grimpeurs du film et qu'est-ce qui t'a motivé dans ce projet ?

Je crois que notre première rencontre remonte à 2000. À l'époque, je tournais pas mal en falaise, à la recherche d'images lors de vrais essais dans les voies. Si je me souviens bien, c'est Graou, qui m'a dit que Stef essayait Le Nabab à St Leger ou alors j'étais allé pour filmer Yann Ghesquiers dans une voie à gauche, je ne me rappelle pas exactement, bref, je les ai rencontrés là tous les deux. Stef m'a gratifié de la croix en direct, avec une interview à chaud au clipage du relais, qui m'a laissé un super souvenir de sincérité, de générosité et surtout de sourire lumineux.
Arnaud, ce jour-là était venu pour Stef, je ne me rappelle pas qu'il ait trop grimpé, je me souviens juste qu' il m'avait branché technique photo et que je n'y comprenais rien. Je me suis dit : "Tiens, ce gars a l'air super pointu, quand il s'intéresse à quelque chose". Ensuite, on s'est recroisé de temps en temps sur des événements comme le "Tout à Bloc" ou d'autres compets sur lesquelles je filmais aussi. Puis il y a eu ce coup de fil, fin août 2007, j'étais en train de grimper à la Sainte Victoire, avec mon fils, et Arnaud m'a demandé si ça m'intéressait de les accompagner, pour l'ouverture d'une grande voie dans un big wall marocain.
Après les doutes par rapport à ma capacité à suivre ces aventuriers baroudeurs dans une grande face vierge, est venue l'excitation du projet naissant. Surtout quand Annick et Bernard Genilloud, les gens pour qui je bosse chez Videalise, et à qui j'étais prêt à demander un congé sans solde, m'ont dit de foncer et qu'ils me suivaient financièrement. Sans me mettre la pression, cette confiance des deux cotés m'a beaucoup motivé. Des grimpeurs de renom faisaient appel à moi pour mes compétences en matière de prise de vue en grimpe, et des pros de la vidéo, pour essayer de faire aboutir un projet de reportage. Ma femme poussant aussi, la porte était grande ouverte sur la perspective d'un voyage authentique, avec des gens passionnés, dans un endroit reculé, le pied quoi !

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Quelles ont été les contraintes techniques au niveau réalisation ?

Des contraintes techniques, dans la mesure où nous avions de l'électricité dans le gîte de Saïd Messaoudi pour recharger les batteries, et que les conditions météo n'étaient pas extrêmes, il n'y en a pas réellement eu. Après, c'est vrai que j'étais tout seul, et que je n'avais pas d'hélico pour faire les images dont on rêve tous dans ce genre de paysage. Ça, c'est un petit clin d'oeil, parce qu'on a croisé là-bas une américaine, qui avait participé l'année d'avant à un tournage pour North Face, où il y avait de gros moyens, avec rail de travelling, grue et hélico réquisitionné à l'armée marocaine. D'ailleurs je crois que quand ils ont demandé au pilote de trouver Taghia, ils ont du s'y reprendre à plusieurs fois, avec un rendez-vous manqué au sommet d'une montagne... Bref, je n'ai pas eu tous ces moyens, mais je crois que ça m'a permis d'être plus proche des gens, et surtout d'aller chercher des images plus authentiques auprès des habitants qui n'étaient pas impressionnés par ma petite caméra. Quand on regarde le film North Face les images sont époustouflantes, mais on ne reconnaît pas les enfants de Taghia ni même Saïd à qui ils ont fait porter un costume traditionnel, ils sont tous "pétrifiés" à l'image.
Sinon, hormis la plaisanterie sur l'hélico, c'est vrai qu'il y a une question que j'ai posée très vite à Arnaud : "si vous équipez du bas, je vais être toujours derrière vos fesses, et je n'aurai pas l'occasion de varier les angles de vues". Alors il m'a tout de suite garanti que je pourrai avoir une relative latitude, puisqu'un accès par le haut de la paroi était possible. En plus de ça, la configuration du terrain à Taghia, où le relief est creusé par de nombreux canyons, a permis en crapahutant un peu, de s'élever assez aux abords de la face, de manière à avoir des images qui permettaient de situer l'action, et donner un peu l'échelle.

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Aviez-vous scénarisé avant de partir ou cherchais-tu le documentaire à vif, en live, pour rendre compte des événements tels qu'ils se déroulaient ?

En fait j'avais écrit un truc, par rapport à ce qu'Arnaud m'avait raconté de leurs précédents voyages, et de ce sur quoi il lui paraissait bon de se focaliser. Malgré mes doutes du début, il est vite apparu évident, que nous ne partions pas sur les bases d'une grande aventure engagée. Nous n'allions pas ramener un reportage extrême, comme je considère Amazonian Vertigo, par exemple. Ce film d'Evrard Wendenbaum qui raconte leur ascension du Salto Angel au fin fond de la jungle Vénézuélienne, avec une approche difficile, 15 jours dans la face, huis clos sur portaledge...
Mais Arnaud, m'a éveillé sur le fait, qu'ils avaient avec Stef, une tendresse particulière pour Taghia, et qu'ils avaient développé de véritables liens d'amitié avec certains des villageois. Alors comme la tactique choisie pour l'ouverture, serait basée sur des allers retours quotidiens entre le gîte et la face, toute l'équipe allait vivre un peu plus la vie du village, et je tenais là, la dimension humaine de mon film.
Au delà de l'exploit sportif et des images d'ouverture, qui n'ont pas souvent été montrées, il y avait aussi ce rapport que les grimpeurs ont avec ce village qui se développe depuis que les magnifiques falaises qui l'entourent attirent des voyageurs du monde entier. Donc j'avais écrit, un semblant de synopsis pour avoir une espèce de fil conducteur à quoi me rattacher sur place, mais pas quelque chose qui me limite dans ce qui pourrait m'arriver spontanément, et surtout pas quelque chose qui pèse trop sur le planning serré de l'ouverture. En fait je tenais à être un poids minimum pour l'équipe, et faire comme j'ai toujours fait avec les grimpeurs, les laisser grimper et essayer de choper des instants vrais, parce que de toutes façon, en général ce ne sont pas de bons acteurs. Finalement, si je regarde le synopsis du début, je constate que le film dans sa version définitive s'en est complètement affranchi. Mais je remarque aussi, qu'il y a certains points clairsemés qui ont résisté aux 12 mois de montage, et curieusement ils correspondent à des scènes qui font mouche aujourd'hui, tous publics confondus.

Pour revenir à ta question, la scénarisation, je n'y ai eu recours qu'à deux reprises : sur place pour tourner la fin de la libération par Arnaud et Stef, lorsqu’ils sortent au sommet ; et pour la scène de préparation avant le voyage, que nous avons tourné après coup chez Stef et Arnaud, alors qu'ils préparaient leur trip à Madagascar. Le reste c'est des effets de montage, où je me suis permis quelques libertés par rapport à la chronologie, dans le seul but de simplifier la narration. Toutes les scènes de grimpe sont authentiques. De toute façon, les quatre grimpeurs bien attachés et tous d'accord sur l'éthique à adopter pour l'ouverture, tenaient à ce que toutes les longueurs soient équipées dans le même esprit, du bas et sans reconnaissance. Du coup, on a fait tourner les équipes de manière à ce que ceux qui m'ont aidé à poser les cordes pour les images vues de dessus, dans le haut de la face, ne soient pas ceux qui grimpent ces longueurs.
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Quels souvenirs gardes-tu du Maroc ?

C'est très bizarre de répondre à cette question pour moi. Mais je vais essayer d'être objectif. Ce qu'il faut dire tout d'abord, c'est que j'ai vécu ce voyage dans des conditions particulières. Complètement pris en charge au niveau de la logistique, j'ai eu la grande chance de pouvoir me concentrer exclusivement sur le tournage du film. Je dis ça parce que, même si Arnaud disait pour me rassurer au début, que pour lui "aller grimper à Taghia c'était comme aller au Verdon", pour la plupart des gens un séjour là-bas, sous-entend une bonne aptitude aux "voyages non organisés" et dans cet environnement rude et isolé, bien loin de nos falaises aseptisées, il est très vite fait de ramener quelques souvenirs épiques à raconter aux petits enfants une fois la retraite venue.
Blague à part, bien entouré de quatre guides habitués du coin, exit les "souvenirs épiques". Ensuite, dans la mesure où je suis déterminé à capter le plus possible de ce que je ressens, avec ma caméra, il me semble que je mets beaucoup dans la boite, et que je ne m'imprègne pas comme si j'étais parti sans. Un exemple pour illustrer ça, il y a eu un moment d'émotion très fort quelques jours après notre retour en France, au derushage d'une k7 qui avait tourné au petit matin d'un bivouac dans une grotte de berger perché sur le plus haut plateau du coin. Je m'étais levé tôt pour capter un lever de soleil magique, dans un paysage hallucinant, et bien la larme, je l'ai versée devant mon écran à la maison. Alors c'est sûr, qu'après coup, ça fait aussi appel à tout ce qui s'est passé autour, mais je trouve que cette anecdote illustre bien la perception particulière que je pense pas mal de reporter voyageur doivent avoir de leurs voyages. Quoi qu'il en soit, avec le recul, il restera bien sûr, ces décors somptueux, l'accueil dans les familles berbères, le rire des enfants et les bivouacs avec Steph et Arnaud, puis Nico et Titi, sur la vire 4 étoiles du 14eme relais.
 
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As-tu pu grimper pendant le séjour ou tout ton temps a-t-il été consacré à la prise de vue ?

Comme j'ai dit, j'ai été concentré sur le film que j'essayais de ramener. Ça fait quelques années que j'arrive à dissocier, le grimpeur passionné que je suis depuis 1983, date de ma première école d'escalade, et le vidéaste que je suis devenu plus tard. Pour Taghia, j'ai réussi aussi à laisser le grimpeur à la maison. Il y a juste un instant, pendant les derniers jours, où nous faisions un grand tour avec Arnaud et Steph, pour aller tourner les images du sommet, nous sommes passés au pied d'un immense pilier de plus de 500m, qui dressait vers le ciel une ligne majestueuse, véritable invitation à l'escalade, sur un calcaire à faire damner tous les saints de la grimpe. Là, je ne te cache pas qu'il y a des instincts qui sont ressortis avec force, mais nous n'avions que peu de temps, et nous nous sommes éloignés pour finir avant la nuit. Un jour, il faut que je retourne à Taghia sans caméra, la voie s'appelle Baraka. Et puis il y en a d'autres, tu m'as parlé des Rivières Pourpres, qui ont aussi l'air de faire l'unanimité...

Quelle importance accordes-tu au montage ?

Jusqu'à présent, je fais partie des réalisateurs qui ramènent beaucoup de rush à la maison, et qui trie au montage, mais j'essaie de me soigner et d'écrire plus, avant la captation. Pour ce film, j'ai ramené 23h de rush dont 5h d'interview, et comme je préférais essayer de tirer le meilleur parti de ce que j'avais ramené, plutôt que de me tenir scrupuleusement à ce que j'avais écrit avant le départ, j'ai passé pas mal de temps derrière le pc. J'adore monter, mais il ne faut pas dépasser la limite à partir de laquelle, tu perds toute objectivité pour juger de l'impact que tes images peuvent avoir. Déjà que d'être cadreur et monteur après, n'aide pas quand il faut "nettoyer", alors si tu passes des plombes, au bout d'un moment tu ne sais vraiment plus et tu fais appel aux copains. D'où la liste de remerciement au générique de fin.

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Quel était le budget global de cette réalisation ?

Arnaud et Stef m'ont payé le voyage tout compris, en échange du droit d'exploitation des images, et J2T conseil, un de leur partenaire a réglé la location de la caméra pour le mois, aux alentours de 1000 euros. Tout le reste est une avance de Videalise et moi-même, et si on fait les comptes en nombre d'heures passées, il faudra vendre un paquet de dvd, avant d' atteindre l'équilibre ! Au delà de ça, cette autoproduction nous a apporté une expérience non négligeable dans ce domaine, et nous a permis aussi de mieux mesurer nos limites dans les différentes étapes de conception. Pour moi c'était super important de se situer, avant de remettre la machine en marche pour le prochain projet.

Tu as eu un prix à Autrans. Qu'est-ce que ça représente pour toi ?

Autrans a été la cerise sur le gâteau. Déjà le fait d'avoir été sélectionné a été une super nouvelle, le reste se passe de commentaire. Pour quelqu'un que le cinéma a toujours fait rêver, et qui vibre à chaque cérémonie de récompense, même derrière sa télé, être appelé sur scène et monter avec Arnaud et Stef, après tous ces mois de travail, a été un instant magique. En plus il y avait toute ma famille dans la salle, et les voir fiers et heureux a été une très belle récompense. J'étais comblé aussi, pour tous les amis proches qui m'ont beaucoup encouragé et à qui je savais que ce prix allait faire très plaisir. À part ça, cette sélection à Autrans m'a surtout permis, d'avoir des retours sur mon film, de la part de gens du métier, et ça c'est vraiment très important pour la suite. D'une part, parce que c'est une source de confiance inestimable et un formidable encouragement, et d'autres part, parce qu'il y a des conseils avisés qui font vraiment avancer à grand pas.

Merci à Fred Ripert pour son témoignage !
Pour ceux que ça intéresse, on peut se procurer le DVD sur www.videalise.com





Comments (6)
1. 26-03-2009 17:03
Bravo Fred, 
 
continue comme ça, ça fait plaisir de te voir aller au bout de ta passion... 
Enfin, j'espère que t'es pas encore au bout, et que tu nous réserves d'autres belles surprises. 
Pour la peine, je te donnerai quelques conseils pour t'améliorer en escalade...
Written by Bernard (Guest)
2. 26-03-2009 17:04
Au fait, j'oubliais : c'est vraiment un super film. 
Encore bravo 
B.
Written by Bernard (Guest)
3. 26-03-2009 19:33
Merci pour cette itw bien intéressante, ça donne envie de voir le film !
Written by Pierre (Guest)
4. 31-03-2009 12:59
très bel itw, qui me donne envie de revoir "Autour de babel"; impatient de voir la prochaine réalisation !!!! 
Vive la montagne, vive le sport et vive le cinema !!!!
Written by nico (preneur d'images trembla (Guest)
5. 31-03-2009 14:13
Bravo à Fred, le film est très bien et l'itw itou !
Written by mat' (Guest)
6. 01-04-2009 07:20
très beau film et itw non moins intéressante qui nous donne un éclairage sensible sur l'histoire d'un tournage :-)
Written by olive (Guest)

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